Répertoire des cafés-théâtres québécois (1979-1985)

par Michel Paquin


Les cafés-théâtres québécois ont été et sont encore un phénomène marginal. Ils sont essentiellement "marginaux" de par leur nombre peu élevé, leur type de scénographie (scène réduite au maximum), leur répertoire (principalement québécois), leur côté intimiste (la relation scène-salle), leurs spectateurs (qui, majoritairement, ne sont pas des habitués du théâtre). Cette marginalité est la raison même de l'existence des cafés-théâtres québécois.

Ce phénomène, qu'est la marginalité café-théâtrale québécoise, n'a malheureusement jamais fait l'objet de recherches ou d'études comme l'ont été les cafés-théâtres français. Ce n'est que depuis peu que l'on s'intéresse aux cafés-théâtres comme phénomène social et culturel.

La présente analyse, fort sommaire d'ailleurs, se veut le reflet de l'état de la recherche actuelle dans ce domaine. L'étude ne sera ni exhaustive, ni complète tant et aussi longtemps que les recherches entreprises ne seront pas terminées. Il s'agit ici d'une première percée pour comprendre ce phénomène théâtral qui existe depuis près de trente-cinq ans maintenant.

Un peu d'histoire

Les cafés-théâtres québécois doivent leur existence aux cafés-théâtres français qui sont apparus au milieu des années 1960. En fait, le 26 février 1966, Bernard Da Costa ouvrait Le Royal, qui allait devenir le premier café-théâtre c'est-à-dire le premier établissement à porter le nom "café-théâtre". Quoique, dès 1961, Maurice Alezra "faisait du café-théâtre" à La Vieille Grille tout en accordant davantage de place à la poésie et à la chanson c'est-à-dire qu'à certaines heures bien précises, il transformait le "café" en "théâtre".

Si l'on veut être encore plus précis quant à l'origine des cafés-théâtres, rappelons simplement qu'au début des années 1960, à New-York, certains restaurateurs, pour s'attirer une clientèle plus régulière les midis, instaurait les "dinner's theater", spectacle théâtral de courte durée pouvant plaire à une clientèle de travailleurs. Maurice Alezra aurait découvert cette formule lors d'un voyage à New-York au début des années 1960 et aurait exploité l'idée à sa façon à La Vieille Grille.

Définissons maintenant ce qu'est un café-théâtre québécois: un café-théâtre est une petite salle de spectacles, avec chaises et petites tables, pouvant contenir de 40 à 200 personnes et présentant des spectacles de théâtre sur une base occasionnelle et/ou régulière. Cette définition est donc à la fois très large et très restrictive. Mais elle se distingue nettement de la première définition donné par l'UCATEP (Union des Cafés-Théâtres et Théâtres Parallèles) en 1978, en France. "Un café-théâtre est un établissement qui donne des spectacles courts, dans un petit espace pour un prix modique".

Il n'est donc pas véritablement nécessaire de ne présenter que des spectacles de théâtre pour porter l'appellation "café-théâtre". Un "café-théâtre", de par sa dénomination, doit au moins présenter quelques spectacles théâtraux, même irrégulièrement. C'est d'ailleurs ce qui le distingue des cabarets des années 1950-1960. Il est certain que, pour survivre, certains cafés-théâtres, présentent plusieurs autres types de spectacles (chansonniers, musiciens, humoristes, etc.)

Mais, d'un autre côté, il ne saurait y avoir de café-théâtre sans la présentation de "représentations théâtrales". Au Québec, nous pouvons affirmer qu'IL Y A EU DEUX VAGUES CAFÉS-THÉÂTRALES. La première vague (1970-1985) a suivi de près l'émergence des cafés-théâtres français et européens. Cependant, dès le début, le café-théâtre québécois se distingue de son "homologue" français. En effet, l'initiative originale de Bernard Da Costa se voulait essentiellement un tremplin pour les nouveaux auteurs incapables de percer dans un marché où seul les grands noms connus ou encore les auteurs classiques avaient leur place.

Au Québec, certains cafés-théâtres, ceux de la première vague surtout, ont suivi le courant français mais d'autres se sont carrément lancé dans le "théâtre institutionnel" en présentant des pièces d'auteurs connus d'ici et d'ailleurs. En 1979, Angèle Dagenais écrivait: "Il n'est que les cafés-théâtres qui fonctionnent tant bien que mal parce qu'ils retirent des revenus de la restauration et que leurs productions ne coûtent presque rien. Ils réduisent leurs frais de productions au strict minimum, mais paradoxalement, adoptent les mêmes schémas de programmation que les grandes salles, s'obligeant même à interrompre après quelques semaines un spectacle - même s'il marche encore très fort - pour céder la place au suivant." Les années 1970-1980 marquent l'âge d'or des cafés-théâtres québécois.

Cependant, les années 1980-1985, qui sont au coeur de notre analyse du répertoire café-théâtral québécois, marquent la disparition quasi-totale de cette première vague de cafés-théâtres installés presqu'exclusivement dans les grands centres urbains: Montréal, Québec et Trois-Rivières. À Montréal, seul le café-théâtre la Licorne survivra jusqu'à son déménagement rue Papineau en septembre 1989 comme café-théâtre (il deviendra carrément une salle de spectacles à ce moment) et le RJR McDonald qui existe encore aujourd'hui. À Québec et Trois-Rivières, les derniers cafés-théâtres se sont éteints au fil des ans. Le Petit Champlain a changé sa vocation au début des années 1980 et le café-théâtre des Fourberies a fermé ses portes le 24 juin 1997.

Plusieurs autres ont connu des existences plus ou moins longues. À Québec, entre 1979 et 1981 sont disparus le café-théâtre du Vieux-Québec, le Rimbaud, le Zinc et le Hobbit. À Montréal, le café Nelligan, le café-théâtre les Fleurs du Mal, l'Ex-Tasse, le café Molière ont subi le même sort, à la même époque.

La seconde vague (1985- ) marque la naissance de la régionalisation du phénomène café-théâtral. Les cafés-théâtres font leur apparition mais en régions, en tant que phénomènes régionaux de diffusion d'une culture fondamentalement régionale. L'esthétisme théâtral, la mise en scène et même le choix des textes sont en fonction d'une vision essentiellement régionale d'éducation, de sensibilisation et de reconnaissance artistique.

En simplifiant, disons que le spectateur du café-théâtre Côté Cour à Jonquière n'est pas le même que celui du café Amédée à Baie-Comeau ou celui du café-théâtre de Chambly à Chambly, qu'il n'a pas besoin ou qu'il n'a pas nécessairement le goût de voir la même pièce parce que son cheminement culturel ou théâtral est différent du spectateur d'une autre région, que ses priorités locales sont plus importantes que les priorités nationales.

En fait, il s'agit là d'une hypothèse qui fait actuellement l'objet d'une vaste enquête à travers le Québec et ses cafés-théâtres. Et, en se servant avec circonspection de quelques résultats très fragmentaires, cette hypothèse se dessine déjà avec un peu plus de netteté.

Répertoire 1979-1985

Cette période marque donc la fin, la disparition presque totale de la première vague des cafés-théâtres québécois. Cette première vague, rappelons-le, se retrouvait principalement dans les grands centres urbains. Les recherches actuelles le confirment. De 1979 à 1981, la ville de Québec produisait quelques spectacles dans ses cafés-théâtres. Mais, à partir de 1982, toute la production café-théâtrale est centralisée à Montréal.

Selon les données recueillies à ce jour, Québec produisait environ 30% des spectacles présentés dans les cafés-théâtres. Montréal en produisait près de 70%. Ce que l'on sait également, c'est que sur 95 spectacles présentés dans les cafés-théâtres pour la période 1979-1985, 67% étaient des pièces d'auteurs québécois. 96% des productions d'auteurs québécois étaient écrites par de jeunes auteurs tels Marie Laberge, René-Daniel Dubois, Claude Poissant, Jean-Marie Lelièvre, Francine Tougas, Louis-Marie Dansereau, Marc Drouin et plusieurs autres. 4% des productions d'auteurs québécois étaient écrites par des auteurs plus classiques, plus connus tel Marcel Dubé.

33% des spectacles présentés étaient d'auteurs étrangers (américains ou européens) dont la moitié peuvent être considérés comme des auteurs dits "classiques" tels Molière, Labiche, Camus, Tennesse Williams et plusieurs autres. Mais là encore, il nous faut établir une nuance importante. 25 des 31 spectacles d'auteurs étrangers l'ont été au café-théâtre RJR McDonald à Montréal. Ce qui fait que 64 des 70 spectacles présentés par des cafés-théâtres ont été écrits par des auteurs québécois rejoignant ainsi la vocation première de la vague café-théâtrale imaginée par Bernard Da Costa.

Il est pertinent d'affirmer que les cafés-théâtres québécois, de 1979 à 1985, à l'exception du café-théâtre RJR McDonald qui, avec ses trente ans d'histoire, se rapproche plus du théâtre institutionnel régionalisé, ont été le moteur de toute une génération d'auteurs. Les cafés-théâtres, tout comme en France, ont permis à de nouveaux auteurs de se découvrir et d'être découverts.

Peut-être certains cafés-théâtres moins connus ont-ils pu résister au courant de cette époque. Quelques recherches approfondies pourraient nous le confirmer. C'est ce sur quoi nous nous attardons présentement. Des questions se posent encore. D'autres analyses suivront dans les mois à venir.

Références bibliographiques

BESSETTE, Émile. 1979. "Le café-théâtre à Québec". Cahiers de théâtre Jeu, numéro 12, été 1979, p. 138 à 140

CAMERLAIN, Lorraine. "Chronologie fragmentaire des créations québécoises depuis 1975". Cahiers de théâtre Jeu, numéro 21, 1981

DA COSTA, Bernard. 1978. Histoire du café-théâtre. Paris: Buchet-Chastel, 234 p.

DAGENAIS, Angèle. 1981. Crise de croissance: le théâtre au Québec. Québec: Institut québécois de recherche sur la culture, "Diagnostics culturels", 71 p.

JOYON, Charles. 1977. Pleins feux sur le café-théâtre. Paris: Star Éditions

LEDUC, Jean-Denis et Simard, Daniel. 1991. La Licorne: 1976-1991. Montréal: éditions 1991. 76 p.

MERLE, Pierre. 1985. Le café-théâtre. Paris: Presses Universitaires de France, "Que sais-je?", 127p.

RJR MCDONALD. 1998. Fonds d'archives du café-théâtre RJR McDonald. 1978-1998

CAHIERS DE THÉÂTRE JEU, 1979 à 1985

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Dernière mise à jour le 12 mai 2002 par, Michel Paquin, co-directeur artistique